Imaginer est la première étape du processus de création.
La seconde consiste à se surprendre soi-même en déséquilibre au cours de ce processus de transformation. C'est dans le rétablissement de l'équilibre que la métamorphose s'opère. Lorsqu'elle est réussie, c'est de l'art : un geste, une intervention, un mouvement ayant une fin; c'est un moyen de transférer l'énergie et l'information dans le temps, une réponse qui résonne au-delà des limites de soi pour atteindre l'espace de l'autre.
Ainsi, mes différents rapports au monde se chargent d'un nouveau sens et participent à ce vaste mouvement.
Imaginez qu'une partie de votre histoire personnelle et culturelle a fait l'objet de fausses interprétations pendant des centaines d'années. Imaginez que cette histoire, pleinement intégrée à votre identité, influence le présent. Imaginez enfin que votre intuition des évènements contredit l'histoire officielle. Ces réalités complexes ont façonné mon art hybride, « art d’une sang-mêlé (1) ». Hybride, terme emprunté au latin classique ibrida « bâtard, sang mêlé » fut altéré en Hybrida par rapprochement avec le grec où Hubris signifie : « excès, ce qui dépasse la mesure. »
J'essaye de transformer les contradictions et la complexité de mon identité en une oeuvre empreinte de créativité matérielle, de curiosité intellectuelle et d'intensité émotive.
Ma recherche artistique porte principalement sur la formation et la restructuration des identités. A travers le dessin, la peinture (sur corps, bois, carton, tissu et papier) et la photographie, j'explore des liens multiples entre culture, écriture, art et environnement.
Au-delà de mes préoccupations d’ordre esthétique, cette omniprésence de la culture
ancestrale africaine dans ma pratique artistique est due au fait que dès le départ je me suis intéressée à la question de l'écriture et celle de mes origines.
Autour de l'écriture il y a d'abord eu une approche de la lecture des symboles de l'art Akan qu'on retrouve généralement dans les tissus et dans l'architecture. L'Egypte antique parce qu'on y rencontre l’œuvre de l’illustre historien Cheikh Anta Diop. Si l’on veut approfondir la question de cette écriture idéogramme on est amené à faire non pas des comparaisons mais une étude sur les correspondances entre ces différents signes et les différents symboles qui, véhiculent une forme de messages. En travaillant sur l'écriture idéogramme j'en suis venu à me pencher sur la symbolique de ces écritures, et des graphèmes même qu'on retrouvent souvent dans les sculptures, les pagnes et l'architecture, etc. Ces idéogrammes véhiculent en réalité une histoire pouvant paraître proverbial et en même temps des signes-messages. Sachant que l’origine de l’homme a eu lieu en Afrique, je me suis intéressée plus particulièrement aux signes et symboles africains. Les signes transcris sur le corps ou le papier peuvent être lus comme des traces humaines universelles. J’essaie de rendre par elles l'émotion qui préside à la naissance de tout langage, à la naissance de toute conscience. Elles appellent le "dire", mais se gardent bien de l'enfermer dans la cage d'un concept ou d'une vérité.
« Ecrire, c’est laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » Georges Pérec.
Pour symboliser l’origine d’un système d’écriture, j’utilise l’écriture dans sa fonction sacrée et rituelle qui est une constante temporelle de la civilisation africaine.
Comme le fait Barbara Prézeau, qui a entamé, à partir de 1989, des recherches théoriques sur le « Vêvê en tant que système d’écriture africain, dans le vaudou haïtien ». Elle explique : « ces recherches m’ont confirmé de manière scientifique, l’appartenance du Vêvê à la grande famille des systèmes d’écritures présents depuis la fin du néolithique sur le continent africain. Pour l’occident colonisateur, l’Afrique noire est demeurée en dehors de l’histoire, ignorante qu’elle était de l’écriture. Au contraire, la science hermétique du Vêvê est un système d’écriture qui participe d’une science africaine plus vaste dont la complexité n’est révélé qu’aux seuls initiés ».Mes peintures corporelles renvoient aux signes et symboles utilisés en Afrique noire et dans l'art Amérindien. Les signes, transcris sur le corps, peuvent être lus comme des traces humaines universelles. Par elles, J'essaie de rendre, l'émotion qui préside à la naissance de tout langage, au commencement de toute conscience. Certains signes sortent tout droit de mon imagination et d’autres s’apparentent aux signes et symboles exécutés lors de pratiques ancestrales africaines. Ils sont identifiés et figurent les transformations du monde, des éléments visibles et invisibles qui nous entourent. Nombreux sont les symboles qui renvoient aux êtres humains. Dans la tradition africaine, l’homme recourt aux symboles afin de rester situé dans l’univers et sur le fil de la vie. Les signes corporels me permettent d’user d’un langage ancestral pour dire ma relation au monde et affirmer une partie de mon identité.
Chacun des signes corporels africains tracés sur la peau expriment des mots ou des phrases riches de sens. Certains signes dits d’origine, comme le cercle, possède de nombreuses variantes et symbolise un très grand nombre de notions, telles que la plénitude, l’insondabilité du sacré, le Dieu créateur, l’immuabilité, la matrice céleste, l’unité, la perfection, la protection, la puissance, la totalité, l’univers, etc. Un signe graphique change de configuration selon l’aspect symbolique que l’on veut souligner. Plusieurs facteurs y contribuent : l’objet de référence, le but de l’utilisation, le contexte, le lieu d’apparition du symbole, les paroles qui lui donnent son pouvoir, le rapport qui l’entretient avec les autres signes.
A la différence des sociétés traditionnelles où l’identité résulte de la position de l’individu au sein du groupe qui impose des droits et des devoirs, l’identité des personnes que je marque de signes résulte d’un choix délibéré et d’une construction individuelle de soi.
Outre, l’importance que j’ai toujours accordé à mon identité multiple et mes origines,Ce statut en tant qu'être humain peut générer diverses interrogations. A travers la traite négrière et l’esclavage, certains de mes ancêtres ont été considéré comme des sous-hommes et ont dû se dénigrer pour oublier leur culture et leurs traditions au fil des siècles, et encore aujourd’hui de nombreux antillais se dénigrent afin de pouvoir s’assimiler. En opposition, je revendique mon identité multiple et je m’exprime plastiquement en utilisant des signes ancestraux africains après avoir effectuer de nombreuses recherches sémantiques et symboliques.
Ici, le terme « identité » renvoie à sa définition philosophique : la conscience de la persistance du moi. Etre descendant d’esclaves, implique de combler consciemment ou inconsciemment un déracinement antérieur, une perte d’origine et de son histoire. Afin de dépasser ce déracinement et ses conséquences, il faut au préalable s’identifier et connaître son histoire. La conscience aiguë de sa place dans le cours de l'histoire est nécessaire à tout examen critique. Une création est à la fois porteuse d'un message, mais aussi porteuse d'une histoire. J'essaye de transformer les contradictions et la complexité de mon intériorité en une oeuvre empreinte de sens et de conscience.
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